Published On April 15, 2025
Journal Issue LJRHSS Volume 25 Issue 6

The Culturalization of the Linguistic Sign: Foundation of the Transmission of Culture through Language

Dr. Adjibodou Ismaël Adédiran
Dr. Adjibodou Ismaël Adédiran
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Research ID W65C2

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Abstract

This research explores the character of the linguistic sign that predisposes the language to spread culture. Every language conveys a culture of which it is both producer and product (Porcher, 1995). Language is therefore a carrier of culture. Starting from this evidence, a logical problem arises: for language, as a system of signs, to effectively be the vehicle of culture, the signs that compose it must have a character that predisposes them to this function. However, according to one of the foundations of modern linguistics, the linguistic sign is arbitrary (Saussure, 1916). In addition, none of its other known characters is linked to its capacity to convey culture. It is therefore possible to define a new character to express this general principle. This character, relating to the tendency of the linguistic sign to make the language cultural, will be called "culturalization of the linguistic sign". This character could be dichotomous and also applicable to non-linguistic signs. To conduct this research, we used non-probability sampling by purposive choice and collected data using two interview guides from 35 resource persons. The data, collected mainly in three languages or dialects (french, gùngbè, fɔngbè), enriched by online information and analyzed by the content analysis method according to the "box" procedure (Bardin, 1991), show that the culturalization of the linguistic sign is a general principle applicable to all languages. The study made it possible to conceptualize the "culturalization of the linguistic sign", to describe its dimensions and bases, and to demonstrate that this characteristic predisposes the language to the transmission of culture.

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I. INTRODUCTION

La motivation et l'arbitraire constituent l'essentiel de l'enjeu d'un débat plus que millénaire. Commencé depuis le débat du Cratyle (thései vs. phusei), ce débat a longtemps animé la réflexion sur la nature du signe linguistique. La motivation est, selon le Dictionnaire de linguistique de Dubois et al (1973), « l'ensemble des facteurs conscients ou semi conscients qui conduisent un individu ou un groupe à avoir un comportement déterminé dans le domaine linguistique ». En d'autres termes, c'est la relation de nécessité qu'un locuteur met entre un mot et son signifié (contenu) ou entre un mot et un autre signe (Dictionnaire de linguistique, Larousse). L'arbitraire se démarque de la motivation parce qu'il implique, en termes simples, que la forme du mot n'a aucun rapport naturel avec son sens (Martinet, 1960) c'est-à-dire qu'il n'y a aucun lien de nécessité entre le signifiant et le signifié du mot. Pour justifier que les signes ne sont pas arbitraires, les partisans de la motivation ont recours aux formations constructionnelles (cas de mots complexes), iconiques ou mimétiques (correspondance partielle, ressemblance ou similarité entre la forme et ce qu'elle représente). Cependant: i) il existe un nombre limité de phonèmes ou de graphèmes qui servent à la construction d'une infinité de sens possibles; ii) on peut employer le même signifiant pour désigner des signifiés différents (cas des homonymes); iii) un même signifiant est nommé par des signifiés différents dans chaque langue; iv) les onomatopées authentiques (celles du type glou-glou, tic-tac, etc.) sont peu nombreuses et leur choix est déjà en quelque mesure arbitraire, puisqu'elles ne sont que l'imitation approximative et déjà à demi conventionnelle de certains bruits (Saussure, 1916). Voilà autant d'arguments sur lesquels repose l'arbitraire du signe linguistique. Ces arguments ne sont pas unanimement partagés. Ainsi, pour Saffi (2005), l'abstraction caractéristique du langage est plutôt « analogique » et non pas « arbitraire ». Pour Bayachou et al. (2009-2010), il n'y a pas de langue où tout serait arbitraire (immotivé) comme il n'y a pas de langue tout à fait motivée, le lexique est entre la motivation et l'arbitraire. Launay (2003) considère qu'il y a arbitrarité hors système du signe et motivation du signe dans le système et parlent avec force de « dogme de l'arbitraire du signe et ses possibles motivations idéologiques ». Par conséquent, le débat sur la nature du signe, qui paraît clos avec la linguistique moderne, est loin d'être terminé.

En effet, bien que le caractère arbitraire du signe linguistique, l'un des piliers de la linguistique moderne, ait perduré, il est également évident, comme le souligne la littérature scientifique, que la langue, en tant que système de signes codifiés permettant à une communauté de s'exprimer et de communiquer, transmet le patrimoine culturel. Toute langue véhicule avec elle une culture dont elle est à la fois la productrice et le produit (Porcher, 1995). La langue est porteuse de culture et en constitue l'expression verbale. Partant de cette évidence, un problème logique se pose: pour que la langue qui est un système de signes linguistiques véhicule effectivement la culture, il faudrait au préalable que les signes qui constituent ce système possèdent un caractère qui prédispose l'ensemble dont ils ne sont que des éléments constitutifs à cela. Or, le signe linguistique est, selon l'un des fondements de la linguistique moderne, arbitraire. Par ailleurs, aucun des caractères du signe linguistique connus jusqu'à présent n'est lié à sa capacité à transmettre la culture. Il est donc possible d'établir un caractère du signe linguistique qui pourra servir à exprimer et expliquer ce principe général. Le caractère à définir pourrait émerger lors de la construction du signe linguistique et être également pertinent et applicable au signe non linguistique. En effet, les recherches sur le signe linguistique sont la principale source d'inspiration et d'alimentation des réflexions sur le signe non linguistique. En d'autres termes, le caractère à établir pourrait être, de façon générale, convenable et applicable à tout ce qui est signe au sens sémiologique du terme. Et comme ce caractère est relatif à la capacité du signe linguistique à rendre culturelle la langue, nous le nommerons « culturalisation du signe linguistique ». Ce caractère pourrait être, comme l'habitude semble l'instaurer en linguistique, dichotomique.

En résumé, la transmission de la culture par la langue, malgré ses éléments constitutifs arbitraires (signes linguistiques selon Saussure, 1916), pose un problème logique. Cela conduit à se demander, comme Launay (2003), comment les linguistes peuvent encore trouver matière à discussion sur le signe linguistique et quelle cohérence ils peuvent y chercher, une fois admis son caractère arbitraire. La présente recherche se propose donc d'explorer le caractère du signe linguistique prédisposant la langue à la transmission de la culture (la culturalisation du signe linguistique). Eu égard à ces prémisses, il devient opportun de se poser la question suivante: par quel caractère du signe linguistique la langue parvient-elle à la transmission de la culture? La réponse à cette préoccupation constitue l'orientation de la présente étude.

1.1 Cadre Théorique

L'exploration du caractère du signe linguistique qui prédispose la langue à la transmission de la culture nécessite la définition du concept de signe, la présentation de ses formes, simple et complexe, et un éclairage sur la signification et le sens qui lui sont étroitement liés. Ensuite, des théories sur la culture sont passées en revue et une approche théorique de cette notion est proposée. Dans une autre section, les limites du cadre théorique sont explicitées. Enfin, la synthèse de la démarche vient clore ce chapitre.

1.1.1 Le Signe Linguistique, Ses Différentes Formes et sa Signification

1.1.1.1 Le Signe Linguistique

Selon Saussure (1916), le signe est une unité complexe constituée de deux éléments: le signifiant et le signifié. Ces deux éléments sont étroitement liés: un signifiant existe parce qu'il correspond à un signifié et vice versa. Pour Hjelmslev (1943), un signe n'est pas simplement une chose qui en remplace une autre. Il s'agit d'une fonction définie par la relation réciproque entre l'expression et le contenu. La fonction, appelée sémiotique, n'apparaît que lorsqu'une règle établit cette relation. L'expression et le contenu sont souvent assimilés respectivement au signifiant et au signifié de Saussure. La relation ® qui s'établit entre eux correspond à ce que Saussure appelle signification et peut être représentée ainsi: ERC.

À première vue donc, la notion de fonction sémiotique ne paraît pas trop différente de celle du signe tel que la formule Saussure (1916). Cependant, la définition que Hjelmslev donne du signe met en lumière le fait que le signe est une entité à deux faces comme le disait Saussure (1916) et accentue la dépendance réciproque de l'expression et du contenu. Mais si Saussure (1916) parlait d'une substance sonore et d'une pensée que le langage organise en formes (signifiant/signifié), il restait relativement évasif sur le statut du signifié. Selon Hjelmslev (1943), le langage structure deux types de continuums distincts: celui de l'expression et celui du contenu. En attribuant une forme à chacun, il les transforme en systèmes structurés. Ainsi, les substances (c'est-à-dire une séquence de sons significatifs et leur référence contextuelle) ne peuvent être produites et reconnues qu'en relation avec une forme. Cela aboutit à une combinaison de quatre classes distinctes:

  • La substance de l'expression: c'est la substance communicante, la matière à l'état brut, la matière non fonctionnelle et non articulée, telle qu'elle apparaît en dehors de toute organisation signifiante; on évoque par exemple les sons concrets ou phonèmes utilisés dans la communication dans le cas du langage verbal;

  • La forme de l'expression: c'est la structure ou l'organisation des éléments sonores ou signifiants selon les règles et les conventions (paradigmatiques et syntaxiques) du système; la valeur que prend ou qu'acquiert la matière utilisée quand elle rentre dans le système ;

  • La substance du contenu: c'est les concepts ou significations spécifiques véhiculés par les sons, le référent en tant que matière universelle dont l'existence est absolue;

  • La forme du contenu: c'est la structure ou l'organisation des concepts ou significations, l'ensemble des valeurs que prend le référent dans un système donné (individu, groupe d'individus, société, milieu, environnement).

Ces classes permettent de comprendre comment le langage transforme des éléments bruts en systèmes structurés et significatifs. La notion de fonction sémiotique a redéfini la présentation du signe, élargissant ainsi la conception saussurienne et permettant une meilleure compréhension du signe, notamment non linguistique. En effet, si selon Morris (1938) tout peut devenir signe à condition d'être interprété comme tel par un interprète, alors tout objet peut être considéré comme une expression dès lors qu'il participe à une fonction sémiotique. La conception hjelmslevienne du signe est donc plus adaptée à cette recherche, qui considère que le signe linguistique peut, dans un processus sémiotique, résulter: i) de la traduction ou du transfert dans une langue des caractéristiques, propriétés fondamentales et traits distinctifs notés par un groupe socio-ethnique chez l'objet nommé; ii) d'une image issue de l'imaginaire collectif, des pratiques sociales, des rituels, des connaissances sur la nature et l'univers, du système de valeurs, des savoir-faire artisanaux, et de l'environnement des locuteurs. En d'autres termes, les caractéristiques, propriétés fondamentales et traits distinctifs d'un objet, ainsi que les représentations du monde extérieur ou d'un système de valeurs, peuvent intervenir dans la production d'un signe linguistique. L'utilisation de ces propriétés et représentations a pour fonction sémiotique de les manipuler et combiner pour faire émerger des significations, et d'évoquer le perceptible, le concret et le connu3 pour suggérer ou restituer la réalité. Cela permet de créer une image mentale porteuse d'une valeur systémique propre à une culture, transmise à travers le signe linguistique. Les exemples suivants illustrent cette conception du signe, qui s'appuie sur celle de Hjelmslev.

Exemple 1: àkpán.

Signification: sorte de yaourt végétal et local du Bénin fait à base de maïs ou de sorgho.

Origine: àkpán dérive, par phénomène de nominalisation spécifique au gùngbè, de « é kpàn » qui signifie littéralement « cela s'est mélangé/coagulé ». Cette phrase a été prononcée par la Porto-Novienne qui a été à l'origine de la création de ce yaourt végétal et local du Bénin quand elle a raté la cuisson de l'akassa qu'elle préparait en réalité. Ainsi, au lieu d'avoir l'akassa sous sa forme complètement cuite, elle a eu un mélange mi-cuit. Ne voulant pas faire du gaspillage, elle a transformé le produit obtenu en une boisson en y ajoutant du sucre et du lait. Akpán, le yaourt local, si tant apprécié est ainsi créé.

Exemple 2: chimère.

Signification: rêve, utopie, idée irréaliste, vaine imagination.

Origine: la chimère, qui vivait en Lycie, était un animal fabuleux avec un corps de chèvre, une tête de lion et une queue de dragon. Elle crachait des flammes et dévorait sans pitié hommes et troupeaux.

A partir des exemples précédents, l'on constate que la signification de l'objet ou de la chose nommé (matière) émane de ses propriétés, de ses caractéristiques auxquelles un groupe socio-ethnique a été sensible, des représentations qu'un groupe socio-ethnique en fait ou d'un fait connu, subtilement évoqué par un groupe socio-ethnique, pour faire naître par différents procédés (métaphore, analogie, addition, associations, etc.) une image mentale porteuse d'une valeur propre à une culture donnée et transmise à travers le signe linguistique correspondant.

L'approche du signe dans la présente étude étant clarifiée et illustrée par des exemples, il est aussi important de faire part des différentes formes de signe qui s'en dégagent et qui, certainement, participent de la complexité de l'unité du signe reconnue par Saussure (1916).

1.1.1.2 Les Différentes Formes du Signe Linguistique

Bien que l'utilisation du signe linguistique ne pose généralement pas de difficulté, il est souvent difficile de trouver une unité ou un élément de la langue qui en constitue le point de départ. En effet, depuis Platon (v. 428-347 av. J.-C), le signe linguistique est couramment confondu avec le mot. Cependant, il est facile de constater que certaines langues possèdent des mots pour des notions ou des objets qui, dans d'autres langues, sont exprimés par plusieurs mots, et vice-versa. Cette situation est courante car il n'existe pas de transcendance idéale permettant de transférer intégralement les idées et la richesse d'une langue à une autre, en raison du non-isomorphisme grammatical, sémantique et stylistique. Cela est particulièrement vrai lorsque les langues en question sont structurellement et sociologiquement éloignées. De plus, lors de la création d'un signe linguistique à partir de la traduction ou du transfert d'une image linguistique issue d'une vision du monde ou de l'imaginaire collectif, il arrive que le concept ou l'idée à traduire soit matérialisé par plusieurs mots fixes, formant ainsi un signe. Les exemples suivants illustrent ces réalités linguistiques.

FrançaisGùngbèWèmègbèSignification
SensitiveAsǔ tòwè jà bœàsá dó5Axɔ ́ sì bœàsá dó6Espèce de mimosa dont les feuilles ont la particularité de se rétracter et de se replier les unes contre les autres sous l'effet d'un contact ou d'une stimulation extérieure
Canne à sucreLèkéLèkéGraminée à tige haute dont est extrait un sucre

À partir des nombreux exemples similaires que l'on peut observer d'une langue à une autre, il n'est pas judicieux de réduire le signe linguistique à un seul mot. Le signe linguistique n'a pas de dimension concrète et bien délimitée. Il peut coïncider avec un mot unique, dépasser les limites d'un ou deux mots, voire s'étendre à plusieurs. Cette conception du signe linguistique est mieux comprise à travers le mot composé, la locution ou l'expression, notamment idiomatique. En effet, ces derniers, qui s'étendent sur plusieurs unités lexicales ou morphologiques, portent chacun une signification globale, et non par chacune des unités qui les composent. Ils fonctionnent alors comme des formes globales indivisibles, tout comme un mot unique. C'est pourquoi ils sont parfois utilisés comme entrées ou sous-entrées dans les dictionnaires. Quelle que soit leur dimension, le mot composé, la locution et l'expression idiomatique fonctionnent comme des signes linguistiques, associant un concept, une représentation mentale (signifié) et une image acoustique (signifiant) [Saussure (1916)], ainsi qu'une relation réciproque entre l'expression et le contenu [Hjelmslev (1943).

En partant du constat que le signe linguistique peut coïncider avec une unité lexicale ou morphologique, mais qu'il peut parfois dépasser ces limites pour s'étendre à plusieurs unités, convenons qu'une unité mono-lexicale ou monomorphologique porteuse d'une signification est un signe linguistique simple. En revanche, une unité polylexicale ou poly-morphologique porteuse d'une signification est un signe linguistique complexe, exemple des mots composés, des locutions et des expressions, notamment idiomatiques.

Exemples de signe linguistique simple: machiavélique, lègbà, narcissisme, gbàgbá, gecko, sùn, cocorico, àgasá, draconien, vodun, Exemples de signe linguistique complexe: langue maternelle, complexe d'Œdipe, fil d'Ariane, franchir le Rubicon, tuer la poule aux œufs d'or, axɔ ́ sì bɔ àsá dó.

En résumé, la conception du signe dans cette étude s'inscrit dans celle de Hjelmslev, qui associe le référent ou la matière à la valeur acquise dans un système donné. Les formes simples et complexes du signe linguistique sont définies à partir de cette conception. La relation entre l'expression (signifiant) et le contenu (signifié) chez Hjelmslev correspond à ce que Saussure appelle signification. Saussure définit la signification comme une valeur résultant du fonctionnement des langues en tant que système (Rastier, 1999). Une clarification conceptuelle de la signification, terme plus courant dans le contexte des langues, est donc nécessaire pour rendre l'étude plus accessible. Cette clarification s'étendra également au concept de sens auquel la signification est étroitement liée.

1.1.1.3 La Signification du Signe

Il est difficile de trouver un terrain d'entente sur la question de la signification et une recherche sur la définition de sens donnerait probablement des résultats similaires (Vaxelaire, 2008). La relation entre ces deux termes est également problématique (Vaxelaire, 2008); il existe une barrière insurmontable entre eux (Shvejcer, 1988). Malgré la difficulté à trouver une définition qui fait l'unanimité, la signification est généralement désignée comme une forme stable, indépendante des contextes, alors que le sens varie selon les contextes (Vaxelaire, 2008). Fort de cela, Rastier (1999) remontant à Dumarsais (1988) affirme:

Convenons que la signification est une propriété assignée aux signes et le sens une propriété des textes (...). Un signe, du moins quand il est isolé, n'a pas de sens, et un texte n'a pas de signification. La signification résulte en effet d'un processus de décontextualisation. En revanche, le sens suppose une contextualisation maximale aussi bien par la langue (le contexte, c'est tout le texte) que par la situation (qui se définit par une histoire et une culture, au-delà du hic et nunc seul considéré par la pragmatique) (p. 19).

En d'autres termes, le signe a une signification première qui change en fonction du contexte. On peut appeler « signification » le contenu supposé invariant du signe, son contenu mental universel, et «sens» ses acceptions ou ses usages en contexte. La plupart des théories de la signification, sur lesquelles un certain consensus semble se dégager, se concentrent sur le signe isolé. Cependant, le signe isolé est un artefact (Rastier, 1999), ce qui est particulièrement vrai pour les signes non linguistiques. Étant un artefact, la signification du signe est analysée à travers le sens des messages (textes), car selon Rastier (1999), l'étude des signes et celle des textes se complètent. De plus, le signe n'ayant pas toujours la même acception chez les émetteurs et les récepteurs dans des contextes différents, pour minimiser la perte de message et permettre un échange véritable, il est nécessaire que l'émetteur et le récepteur partagent à peu près le même « vocabulaire » et utilisent un langage commun. En bref, ils doivent avoir un code commun, c'est-à-dire un ensemble de règles permettant d'attribuer une signification aux signes utilisés. D'où la nécessité d'analyser la signification du signe à travers le sens des messages (textes). Cette nécessité découle également du fait que, même si la signification du signe est indépendante du contexte, il est souvent plus facile de l'établir en partant de plusieurs sens.

Connaissant davantage le signe linguistique, ses différentes formes et le rapport entre sa signification et sa valeur, pour mieux comprendre comment le signe linguistique se construit au contact de la culture, il est essentiel de bien cerner d'abord cette notion.

1.1.2 La Notion de Culture

La culture est un concept parfois insaisissable, défini de multiples façons. Pour s'en convaincre, Kroeber et Kluckhohn (1952) recensent plus d'une centaine de définitions différentes de ce concept. En 1973, le politologue français Philippe Bénéton a également consacré une thèse de doctorat aux diverses acceptions du mot « culture » selon les disciplines des sciences humaines. Pour éviter les malentendus ou la surcharge sémantique, il est essentiel de préciser dès le départ le sens particulier que l'on choisit de lui attribuer.

Le concept de « culture » trouve ses racines dans l'anthropologie anglaise, notamment grâce à l'anthropologue Edward Burnet Tylor qui, dès le début de son ouvrage Primitive culture paru en 1871, affirme:

La culture ou la civilisation, entendue dans son sens ethnographique étendu, est cet ensemble complexe qui comprend les connaissances, les croyances, l'art, le droit, la morale, les coutumes, et toutes les autres aptitudes et habitudes qu'acquiert l'homme en tant que membre d'une société.

Ainsi définie, la culture ne se limite pas seulement aux éléments immatériels tels que la morale, la religion, le droit et les croyances, mais inclut également des aspects matériels comme les monuments et les collections d'objets, qui véhiculent des significations culturelles. Elle ne se réfère pas uniquement à un ensemble distinct de pratiques sociales, mais englobe tout ce qui est créé et transmis par l'homme en tant que membre de la société.

La définition de la culture proposée par Tylor est souvent citée. Cependant, elle est critiquée pour assimiler les notions de civilisation et de culture, pour être trop descriptive et pour ne pas mettre en évidence tous les aspects que l'on attribue aujourd'hui à la culture. De nombreuses autres définitions de la culture ont été proposées depuis. Kroeber et Kluckhohn (1952) ont compilé, classé et commenté ces définitions. Bien que certaines soient moins satisfaisantes que celle de Tylor, plusieurs ont contribué à mieux cerner la réalité culturelle. Par exemple, les sociologues américains définissent la culture de manière plus restreinte comme ce qui est commun à un groupe d'individus et tout ce qui unit ce groupe. De son côté, la philosophie considère comme culturel tout ce qui est différent de la nature, c'est-à-dire ce qui est acquis et non inné. En d'autres termes, les pratiques et représentations concernées ne sont pas innées, mais résultent d'une construction sociale. Ainsi, le culturel est toute construction sociale qui peut être ajoutée à la nature.

S'inspirant de la définition de Tylor (1871) et de plusieurs autres ayant contribué à mieux comprendre la culture, l'UNESCO la définit comme suit:

La culture, dans son sens le plus large, est considérée comme l'ensemble des traits distinctifs, spirituels et matériels, intellectuels et affectifs, qui caractérisent une société ou un groupe social. Elle englobe, outre les arts et les lettres, les modes de vie, les droits fondamentaux de l'être humain, les systèmes de valeurs, les traditions et les croyances.

De manière succincte, une culture englobe un savoir, un savoir-faire et un savoir-être. Elle représente une prise de conscience de la pensée, des relations avec l'environnement et autrui. Plus concrètement, notre culture se manifeste dans nos comportements quotidiens, nos rituels et événements festifs, nos pratiques sociales, nos langues, nos traditions, nos systèmes de valeurs, notre mode de vie, notre interaction avec la nature et l'univers, notre conception des choses, ainsi que les connaissances et le savoir-faire nécessaires à l'artisanat traditionnel. Elle inclut également notre manière de discourir et d'exprimer nos pensées héritée de nos ancêtres et transmise à nos descendants.

La culture constitue donc un système de production et de création de normes, de modèles, de sentiments et de valeurs, de symboles, de connaissances, de traditions, de croyances, de représentations et d'institutions. Ce système permet à un corps social de se construire en se distinguant des autres, et aux individus de se reconnaître, accédant ainsi à une identité collective. Elle est un ensemble, un système de valeurs, de normes et de représentations collectives.

Malgré la recension des écrits et l'indication de l'approche théorique des notions importantes de l'étude (signe linguistique, signification et sens, culture), le cadre théorique semble présenter des limites qu'il est nécessaire de repousser.

1.1.3 Limites du Cadre Théorique

Pour répondre à la question de recherche, le concept de signe a été défini, ses formes simples et complexes ont été présentées et un éclairage a été apporté sur sa signification et son sens. Ensuite, des théories sur la culture ont été passées en revue et une approche théorique sur cette notion a été proposée pour servir de base aux discussions dans la recherche. Malgré cette démarche, l'absence apparente de lien entre le signe linguistique et la culture semble constituer une insuffisance majeure du cadre théorique. En effet, cette absence de lien pourrait, si elle était avérée, empêcher de comprendre la transmission de la culture par la langue à travers le signe linguistique. Elle pourrait également empêcher de déterminer précisément à quel courant, école ou théorie se rattache le processus de transfert culturel à travers la langue qu'est la culturalisation du signe linguistique. D'où la nécessité d'établir ce lien.

Pour y parvenir, il est important de rappeler que la langue est le principal véhicule de la culture. La linguistique et la culture sont donc intimement liées: la linguistique étudie le langage et, par extension, la langue – un système de signes linguistiques – qui véhicule la culture humaine. Par ailleurs, les anthropologues et les sociologues définissent généralement la « culture » comme l'ensemble des attitudes et des comportements transmis et acquis dans une société, y compris la langue; les cultures englobent toute la vie sociale (Dubuisson, 1982). De plus, les liens entre la linguistique et l'anthropologie, qui étudie l'homme sous les angles physique, social et culturel, sont assez étroits: l'anthropologie étudie l'homme à travers le prisme de la culture, et toute langue véhicule avec elle, selon Porcher (1995), une culture dont elle est à la fois productrice et produit.

La linguistique anthropologique de Foley (1997), qui prend « très au sérieux l'idée des quatre champs de l'anthropologie: anthropologie physique, archéologie, anthropologie culturelle et linguistique » et fournit aux étudiants en linguistique des « ouvertures concrètes », permet à notre cadre théorique de se réclamer sans ambages de la linguistique anthropologique. Il est cependant important de souligner que l'approche de la linguistique anthropologique de cette étude s'inspire essentiellement du culturalisme , courant de l'anthropologie nord-américaine qui considère comme essentiels les phénomènes de contact et d'interpénétration des cultures dans la formation d'une société et de la personnalité des individus qui la composent. Autrement dit, l'approche de cette étude met l'accent sur l'influence des phénomènes culturels sur la société et l'individu. Elle s'inspire précisément du courant du culturalisme porté par des anthropologues comme Mead (1970) qui considèrent que la culture est un moule façonnant les comportements et les représentations des individus et que, pour être compris, les comportements humains doivent être resitués dans le contexte des cultures qui les produisent.

Ainsi, l'étude doit s'insérer dans l'analyse de la situation sociale (Balandier, 1971) où interviennent les phénomènes de contact et d'interpénétration entre la langue et les cultures. Cette analyse passe d'abord par la recherche des données essentielles de l'histoire locale. Il apparaît ainsi clairement que, dans le cadre de cette étude, la compréhension des signes linguistiques culturalisés se fera à partir du contexte social et des normes culturelles dans lesquels les locuteurs de la langue, créateurs et utilisateurs par excellence des signes linguistiques, sont insérés au cours du processus par lequel s'accomplissent l'intégration, la sauvegarde et la transmission des modèles culturels à travers ces signes. Cette prise en compte du contexte social et des normes culturelles nécessite de remonter à l'origine de la signification/valeur du signe linguistique.

1.1.4 Synthèse Sur le Cadre Théorique

Les signes sont analysés dans cette recherche en s'appuyant sur l'approche de Hjelmslev, tout en l'élargissant. Cette approche, qui intègre la notion de fonction sémiotique, est particulièrement adaptée car elle considère que les propriétés ou caractéristiques observées chez un objet ou une chose, ainsi que les représentations du monde, peuvent intervenir dans la production d'un signe linguistique par un groupe. Le recours à ces caractéristiques ou représentations a pour fonction sémiotique d'évoquer subtilement le connu ou de créer, par divers procédés (métaphore, analogie, addition, etc.), une image mentale porteuse d'une valeur systémique propre à une culture donnée, transmise à travers le signe linguistique utilisé.

En s'appuyant sur cette approche du signe et sur l'évidence que le signe linguistique peut coïncider avec une unité lexicale ou morphologique, mais qu'il peut parfois s'étendre à plusieurs unités lexicales ou morphologiques, il a été convenu qu'un signe linguistique simple correspond à une unité mono-lexicale ou morphologique porteuse d'une unité significative. En revanche, un signe linguistique complexe est une unité poly-lexicale ou morphologique porteuse d'une unité significative.

Partant de cette approche du signe, du fait que la relation entre l'expression (signifiant) et le contenu (signifié), selon Hjelmslev, coïncide avec ce que Saussure appelle signification et que la définition de Saussure de la signification comme valeur résulte du fonctionnement des langues en tant que système (Rastier, 1999), le cadre théorique a permis d'apporter une clarification conceptuelle sur la signification - terme plus usuel que celui de valeur dans le cas des langues - pour rendre l'étude accessible à un large public. Le signe isolé étant un artefact (Rastier, 1999), il est plus facile d'analyser sa signification à travers le(s) sens du ou des message(s) (textes), car l'étude des signes et celle des textes se complètent (Rastier, 1999). D'où l'extension de la clarification conceptuelle de la signification à celle du sens.

Une approche théorique sur la culture a été proposée après une recension des travaux de différents auteurs. Combinée à celle du signe linguistique, cette approche théorique de la culture contribuera à montrer qu'il existe un caractère du signe linguistique prédisposant la langue à véhiculer la culture. Elle prépare à une meilleure compréhension de la notion de culturalisation du signe linguistique, tout comme le lien entre la linguistique et l'anthropologie, à l'origine de la linguistique anthropologique, justifie le fondement théorique de cette étude selon lequel la culture est un moule qui façonne les comportements et les représentations des individus. Les signes linguistiques culturalisés doivent être replacés au sein des cultures qui leur ont donné vie pour que leurs significations/valeurs soient mieux appréhendées. D'où la nécessité de remonter à l'origine du signe linguistique culturalisé chaque fois que nécessaire.

En somme, le cadre théorique de la culture aidera à conceptualiser le caractère du signe linguistique prédisposant la langue à véhiculer la culture et à l'analyser. L'approche théorique qui soutient l'étude étant clarifiée, ainsi que la démarche utilisée pour contourner ses limites, il importe maintenant d'aborder la méthodologie.

II. MÉTHODOLOGIE

La présente section explique tout d'abord le type de recherche. Seront ensuite présentés les participants, puis les instruments et les méthodes de collecte des données seront décrits. Enfin suivra la sous-section sur le traitement des données.

2.1 Type de Recherche

Pour atteindre notre objectif de recherche, nous avons adopté une approche qualitative. La collecte des données a été réalisée à l'aide d'entretiens semi-directifs. Lors de ces entretiens approfondis, nous avons utilisé un enregistreur, le Genx digital voice recorder (GDVR-901) de 2 Gb. Le choix de cette méthode d'enquête repose sur le fait qu'en recherche qualitative, on utilise souvent de petits échantillons sélectionnés de manière intentionnelle (Van Der Maren, 1995). L'enregistreur vocal numérique Genx permet de capturer les propos des participants tout en conservant la spontanéité de leurs réponses, ce qui est essentiel pour l'analyse. Il réduit également la prise de notes qui complète les enregistrements qui ont servi de base à la transcription du corpus de cette étude.

2.2 Participants

Les participants ont été sélectionnés par échantillonnage non probabiliste basé sur un choix raisonné. Cette méthode vise à identifier des personnes-ressources capables de répondre et d'argumenter sur le sujet d'étude, afin de garantir un contenu fiable, riche, profond et de qualité. Les grandes lignes de la recherche, y compris l'objectif de l'entretien, le contenu du guide d'entretien, l'importance de la franchise des réponses pour la fiabilité des résultats, la confidentialité des réponses, ont été présentées à ces personnes-ressources. Celles qui ne souhaitaient pas participer ou qui n'avaient aucune connaissance du sujet ont été informées qu'elles pouvaient se désister. Ainsi, sur les 50 personnes contactées, 15 ont choisi de ne pas participer. Les 35 participants restants répondent aux critères de pertinence de la structure de la population étudiée dans cette recherche. Leur âge varie entre 32 et 87 ans et ils exercent diverses professions.

2.3 Méthode de Collecte de Données

Dans le cadre de cette étude, deux collectes de données ont été réalisées sur une période de six mois. La première collecte a permis de poser les bases du sujet et de recueillir les connaissances individuelles des interviewés sur les items du guide d'entretien. La seconde collecte a servi à chaque participant rencontré lors de la première collecte à confirmer ou rectifier ses propos précédents, mais surtout à établir, autant que possible, une convergence entre ses propos et ceux des autres interviewés sur une même unité. Concrètement, lors des entretiens de la deuxième collecte, les propos tenus par chaque interviewé lors de la première collecte et transcrits par nos soins leur sont présentés. Après lecture de ces propos, nous leur demandons de les confirmer ou de les rectifier, de se prononcer par rapport aux dires des autres sur le même élément en argumentant leurs réponses. Cette méthode de collecte permet de s'assurer de la fidélité de la transcription des propos des interviewés, d'approfondir les thèmes évoqués, de rassembler les éléments de convergence et de noter les divergences ou les complémentarités propres à un même aspect. Elle vise également à faciliter l'interaction entre les participants, qui peuvent rebondir sur les discours des uns et des autres, et à obtenir une vue comparative des interviewés sur chaque thème. De nombreuses ressources en ligne (dictionnaires, documents, magazines, articles, etc.) sont exploitées pour s'assurer de l'exactitude de la synthèse des propos des interviewés et, au besoin, les compléter et les approfondir pour disposer d'une information complète et de qualité. Les deux guides d'entretien, élaborés en fonction des besoins en information et des exigences de l'étude par rapport à son objectif, ont été construits comme suit.

Tableau i. Guide du 1 entretien

Besoins en informationsÉléments d'entretien
Informations généralesProfession de la personne-ressource:Âge:Autres informations utiles (titre/fonction, responsabilité):Numéro d'identification de la personne-ressource:Langue d'information:Avez-vous connaissance de ce que la langue véhicule la culture?L'avez-vous découvert par vous-même?Sinon, qui vous l'a fait découvrir ou vous en a parlé?À quelle(s) occasion(s)?Avez-vous réussi à vous rendre effectivement compte que la culture est véhiculée à travers la langue?Si oui, de quelle manière?
Informations spécifiques relatives aux objectifs de l'étudeDonnez-nous des exemples d'éléments de langue à travers lesquels la culture est véhiculée.Donnez la signification de chacun de ces éléments.Donnez l'origine de l'attribution de chaque signification à l'élément de langue y relatif.Précisez la manière par laquelle chaque signification a été associée à l'élément de langue y relatif13.
Informations généralesProfession de la personne-ressource:Âge:Autres informations utiles (titre/fonction, responsabilité):Numéro d'identification de la personne-ressource: Langue d'information:Après la lecture de vos propos transcrits par nous sur la transmission de la culture par la langue, pouvez-vous les confirmer?Sinon, quels sont les propos auxquels vous souhaitez apporter une rectification?Justifiez votre choix de leur apporter une rectificationAprès la lecture des propos d'autres personnes interviewées, transcrits par nous, sur des aspects sur lesquels ont porté également vos interventions de la 1ère collecte, avez-vous des observations /commentaires à faire? Si oui, faites-les tout en justifiant vos propos.
Informations spécifiques relatives aux objectifs de l'étude(Confirmation ou rectification des propos de la personne interviewée sur les informations spécifiques relatives aux objectifs de l'étude au cours du premier entretien.Justification de son choix de leur apporter une rectification.Observations/commentaires de la personne interviewée après la lecture des propos d'autres personnes interviewées sur des aspects sur lesquels ont porté également ses interventions de la 1ère collecte et justification de ses propos)

Les deux guides d'entretien ont d'abord été prétestés auprès de cinq personnes-ressources sélectionnées au hasard. Leurs réactions et observations ont permis d'affiner certains items, améliorant ainsi ces outils de collecte et les rendant plus accessibles. Les guides d'entretien définitifs en français, tels que présentés ci-dessus, sont le résultat de cette procédure. Ils ont également été traduits en gùngbè et en fongbè par des traducteurs expérimentés, afin de garantir la fidélité de la traduction au texte original en français et d'éviter toute ambiguïté pouvant déformer le sens des items pour les personnes-ressources. En effet, toutes les personnes-ressources contactées ne comprennent pas le français ou n'ont pas toujours le niveau de maîtrise requis pour mener l'entretien dans cette langue. Ainsi, les entretiens se sont déroulés exclusivement en gùngbè, en fongbè ou en français, selon la préférence de chaque participant. Malgré cette précaution, les personnes-ressources pouvaient utiliser une seconde langue si elles le jugeaient nécessaire pour mieux éclairer les informations attendues. Le choix du français, du gùngbè et du fongbè pour cette recherche s'explique principalement par la perspective de la linguistique anthropologique défendue par Foley (1997), selon laquelle la langue doit être étudiée comme un élément culturel et anthropologique. Pour qu'un observateur extérieur comprenne un fait linguistique propre à un groupe culturel, il doit s'immerger dans la culture de cette langue pour en appréhender les représentations cognitives sous-jacentes. Les cultures de ces trois langues sont celles avec lesquelles nous sommes le plus souvent en immersion, de différentes manières.

Contrairement à d'autres langues, nous pouvons, à travers la genèse de leurs signes linguistiques, comprendre les représentations, attitudes et faits de langue, dont la compréhension nécessite la connaissance des « habitudes », de la culture et de l'histoire des Français, des Gùnnù et des Fønnù. En resituant chaque signe linguistique au cœur de la culture qui l'a fait naître, nous suivons le modèle du culturalisme de Margaret Mead. Le choix de ces trois langues ou parlers montre également que la culturalisation du signe linguistique est un principe général applicable à toutes les langues. Cela est corroboré par les détours occasionnels vers d'autres langues lorsque les données disponibles permettent une immersion sporadique dans leur culture.

2.4 Méthode D'analyse des Données

Les données recueillies à l'aide des guides d'entretien ont été traitées par une analyse de contenu (Bardin, 1991). Cette analyse a suivi la procédure de la « boîte » (Bardin, 1991), soit une analyse catégorielle. Le système de catégorisation résulte ici d'une classification progressive par convergence des éléments. En d'autres termes, pour construire le corpus analysé, les 35 entretiens enregistrés ont été intégralement retranscrits, incluant tout ce qui a été dit ou fait durant les entretiens (sourires, réflexions, a priori, idées reçues). Chaque entretien a d'abord été analysé séparément. Dans un premier temps, l'analyse thématique de contenu a été horizontale: chaque entretien a été analysé thème par thème pour mieux comprendre l'idée générale de l'interviewé sur chaque thème et situer ses réponses dans le contexte de son vécu personnel. Ensuite, une analyse thématique verticale a été réalisée sur l'ensemble des entretiens pour obtenir une vision comparative des interviewés sur chaque thème. Pour garantir une analyse objective du corpus, les énoncés ou discours ne correspondant pas aux objectifs de l'étude ainsi que les a priori de l'interviewer ont été éliminés. Le corpus a ensuite été découpé en thèmes ou séquences correspondant aux besoins en information de l'étude qualitative. Les items les plus récurrents ont été déterminés par un comptage des occurrences des notions et des mots cités. Après avoir identifié les unités d'enregistrement, celles qui sont convergentes ont été regroupées et classées en unités de sens. Ce regroupement a permis de dégager les différentes unités thématiques analysées. L'analyse des unités thématiques a permis de déduire, entre autres, les dimensions et les bases de la culturalisation du signe linguistique définies par des caractères communs. La catégorisation a consisté à regrouper les thèmes en catégories selon les axes de la recherche. En somme, la technique d'analyse a consisté en une analyse des données (items) collectées principalement dans trois langues ou parlers (français, gùngbè, fàngbè) auprès des personnes interviewées et des informations recueillies en ligne pour les consolider. Bien qu'elle présente des limites en matière de généralisation, l'analyse de contenu a permis de décrire le mécanisme et le processus des transferts culturels via le signe linguistique.

III. RÉSULTATS

L'objectif de cette étude est d'explorer le caractère du signe linguistique qui prédispose la langue à la transmission de la culture. L'examen se concentrera sur la problématique de la culture au cœur du processus de construction de la langue, la conceptualisation de la culturalisation du signe linguistique, ses dimensions, ainsi que le mécanisme par lequel s'opèrent les transferts culturels qui y sont associés.

3.1 La Culture au Cœur du Processus de Construction de la Langue

La langue est le véhicule principal de la culture d'une société (Porcher, 1995). Cette réalité découle du fait que les langues sont façonnées à partir des relations qu'elles entretiennent avec les cultures: elles se construisent essentiellement au contact de la culture d'un groupe social déterminé. Autrement dit, durant le processus dynamique et continu de construction de la langue d'un groupe socio-ethnique, divers procédés (association, rapprochement, similitude, analogie, transposition, allusion, référence, utilisation d'images, d'allégories, etc.) sont employés pour que l'élaboration des éléments communicatifs (signes) repose sur l'imaginaire collectif, les représentations de la nature et de la vie quotidienne locale, l'histoire, les connaissances, les traditions, les croyances et les systèmes de valeurs de ce groupe social. Ainsi, chaque langue se présente comme un système de signes linguistiques construits essentiellement à partir des éléments constitutifs de la culture d'une société ou d'un groupe social déterminé. Par exemple, la langue haoussa et le grec comportent chacun des signes linguistiques construits à partir des éléments de leurs cultures respectives.

Cette description de la relation intime et même fusionnelle entre la langue et la culture constitue un cadre permettant de mieux comprendre le phénomène par lequel s'opèrent des transferts culturels au cours du processus de construction du signe linguistique, la culturalisation du signe linguistique.

3.2 Définition de la Culturalisation du Signe Linguistique

Selon le dictionnaire Encyclopædia Universalis , culturaliser signifie rendre culturel ou considérer comme culturel . Autrement dit, culturaliser consiste à apporter ou fournir de la culture à quelqu'un ou à quelque chose. La culturalisation, selon le même dictionnaire, est l'action de culturaliser.

En s'inspirant de ces définitions et en se basant sur la réalité de la construction des langues, qui repose sur des transferts culturels à travers des signes linguistiques conçus à partir de l'imaginaire collectif, des représentations de la nature et de la vie quotidienne locale, de l'histoire, des connaissances, des traditions, des croyances et des systèmes de valeurs d'un groupe social déterminé, la culturalisation du signe linguistique désignera l'action de le rendre culturel. Plus précisément, il s'agit de l'intégration des normes, modèles, systèmes de valeurs, symboles, connaissances, traditions, croyances, conceptions ou représentations qui composent une culture à un signe linguistique, ainsi que leur sauvegarde et transmission par ce signe.

À travers la culturalisation, une réalité culturelle est donc incorporée, absorbée, figée ou portée par un signe linguistique; un trait culturel spécifique est fixé ou sauvegardé à travers ce signe; ou encore, un pan d'une culture est transféré, transmis ou reçu à travers ce signe linguistique.

En tant que partie intégrante de la culture, l'élément ou le trait culturel « incorporé », « absorbé », « figé », « porté », « sauvegardé », « transféré », « transmis » ou « reçu » par ou à travers le signe linguistique peut être une représentation de la vie quotidienne locale, une pratique sociale, religieuse, spirituelle, politique, un comportement, une valeur, une idéologie, une connaissance, un fait divers ou historique, une croyance, un art, la morale, une loi, une coutume, des mœurs, une représentation de la nature comprise, analysée et interprétée à travers un prisme culturel, ainsi que d'autres capacités et habitudes acquises par l'homme en tant que membre d'une société ou d'un groupe social.

De manière succincte, on parlera de culturalisation d'un signe linguistique lorsqu'il est imprégné par les normes, modèles, systèmes de valeurs, symboles, connaissances, traditions, croyances, conceptions ou représentations qui composent une culture, ou lorsqu'il y a survivance et/ou transfert des aspects culturels caractérisant une société ou un groupe social à travers ce signe.

Un signe linguistique est alors culturalisé lorsqu'il fixe, sauvegarde et transmet la culture dont les normes, modèles, systèmes de valeurs, symboles, connaissances, traditions, croyances, conceptions ou représentations ont servi à sa construction. Autrement dit, un signe linguistique culturalisé adopte une culture, en en portant, absorbant, intériorisant, figeant, fixant ou sauvegardant une réalité culturelle, ou en transmettant ou contribuant à recevoir un aspect de cette culture. Par conséquent, remonter à l'arrière-plan culturel ayant servi à l'élaboration d'un signe devient précieux pour mieux en comprendre la signification. D'où l'importance de resituer, à travers l'évocation de leur origine, les signes linguistiques au cœur des cultures qui les ont fait naître, afin de mieux les appréhender.

Les trois dimensions précédemment évoquées de la culturalisation du signe linguistique sont approfondies et illustrées par des exemples dans le développement qui suit.

3.3 Différentes Dimensions de la Culturalisation du Signe Linguistique

3.3.1 La Culturalisation Comme L'intégration D'une Culture à un Signe Linguistique

3.3.1.1 Description de la Dimension

Par cette dimension de la culturalisation, le signe linguistique intériorise les modèles, normes, systèmes de valeurs, symboles, connaissances, traditions, croyances, conceptions et représentations d'une culture.

3.3.1.2 Illustrations

Exemple 1: en rang d'oignons.

Signification: rangé sur une seule ligne.

Origine: deux explications sont proposées. La première, la plus simple, fait référence à la manière dont les paysans assemblaient les oignons avec des liens de paille, du plus gros au plus petit. La seconde explication provient du baron d'Oignon, grand maître de cérémonie, qui avait l'art de placer les personnalités sur une même ligne et par ordre de taille.

Exemple 2: avoir maille à partir.

Signification: avoir un différend avec quelqu'un.

Origine: la « maille » était, sous les Capétiens, la plus petite monnaie qui valait un demi- denier. Le verbe « partir » signifiant à cette époque « partager ». On comprend aisément ce que pouvait avoir de critique la situation qui consistait à partager un demi-denier avec quelqu'un.

3.3.2 La Culturalisation Comme la Sauvegarde D'une Culture à Travers un Signe L'inguistique

3.3.2.1 Description de la Dimension

À travers cette dimension de la culturalisation, le signe linguistique fixe, préserve ou sauvegarde les normes, modèles, systèmes de valeurs, symboles, connaissances, traditions, croyances, conceptions ou représentations.

3.3.2.2 Illustrations

Exemple 1: lidosùn.

Signification: le mois où l'on plante le petit mil, soit avril.

Origine: en raison de la division de l'année basée sur certaines constantes climatiques et végétales, le quatrième mois (sùn) de l'année correspond, en milieu fàn, à la période où l'on plantait le petit mil (li). D'où son appellation « lidosùn », le mois où l'on plante le petit mil.

Exemple 2: être sur la sellette/mettre sur la sellette.

Signification:- être accusé, être celui dont on parle, dont on examine les torts et les mérites (être sur la sellette);- interroger quelqu'un, le questionner comme un accusé (mettre sur la sellette).

Origine: le sens de ces expressions devient clair lorsqu'on sait que la sellette était autrefois un petit tabouret sur lequel on faisait asseoir les accusés pour les interroger.

3.3.3 La Culturalisation Comme la Transmission D'une Culture à Travers un Signe Linguistique

3.3.3.1 Description de la Dimension

À travers cette dimension de la culturalisation, une réalité culturelle ou un trait culturel spécifique, qu'il soit encore d'actualité ou éteint, est communiqué, propagé ou diffusé à travers un signe linguistique. Sinon, cette réalité ou ce trait culturel est accueilli, acquis, admis ou perçu par les sens grâce à un signe linguistique.

3.3.3.2 Illustrations

Exemple 1: croque-mort.

Signification: employé des pompes funèbres.

Origine: autrefois, pour s'assurer que l'on n'enterrait pas quelqu'un vivant, la personne chargée de fermer le cercueil mordait l'orteil du présumé mort. Si ce dernier ne réagissait pas, cela confirmait qu'il était bien décédé et on pouvait l'enterrer sans crainte qu'il ne se réveille. L'homme qui s'occupait du cercueil a ainsi été surnommé « croque-mort », bien que cette pratique ne soit plus en usage.

Exemple 2: càkì dòkpó.

Signification: mille francs CFA.

Origine: à l'époque où il n'y avait pas de billets, les pièces étaient regroupées par lots de 1000 francs CFA et placées dans de petits sacs en kénaf appelés càkì en fɔngbè. C'est pourquoi, pour dire 1000 francs CFA, on dit càkì dòkpó en fɔngbè. En gùngbè on dit àkpò dòkpó qui signifie la même chose. Il en est de même en yoruba ou l'on dit àkpò kàn . Bien que cette pratique ne soit plus d'actualité, tant que ces langues continueront d'être parlées, les signes linguistiques qui la fixent solidement seront toujours là pour la transmettre d'une génération à l'autre grâce à l'étymologie.

Comme on peut le noter à travers des exemples précédemment utilisés, les trois dimensions de la culturalisation du signe linguistique peuvent être mêlées car elles ne forment que différents aspects de ce phénomène à la fois linguistique et anthropologique dont les sens sont liés, interdépendants et les mécanismes multiples.

3.4 Mécanisme de Culturalisation du Signe Linguistique

Après avoir décrit globalement le mécanisme de culturalisation du signe linguistique, l'étude présente diverses bases de réalisation du processus en les analysant à partir des illustrations.

3.4.1 Description du Mécanisme de Culturalisation du Signe Linguistique

En observant l'environnement, en étant en contact avec la nature, en pratiquant, en analysant et en étudiant la religion et les croyances, en s'inspirant de la littérature, du monde végétal, du monde animal, des phénomènes naturels, des faits historiques, des traditions et de la mythologie, des individus ou des groupes sociaux peuvent identifier et noter des caractéristiques distinctives à partir des réalités, des images, des tableaux et des scènes que ces éléments présentent. Ces caractéristiques, une fois remarquées et notées, permettent de créer des signes linguistiques grâce à divers procédés (analogie, rapprochement, similitude, transposition, utilisation d'images, d'allégories, de métaphores, transfert, extension, allusion, etc.). En d'autres termes, les locuteurs d'une langue donnée puisent les éléments communicatifs (signes) nécessaires pour exprimer leurs pensées et échanger avec les autres à partir des significations élaborées dans leur interaction avec l'environnement/la nature (le monde végétal, le monde animal, les phénomènes naturels), des réalités locales, des conceptions, des connaissances et savoirs endogènes, des images, des tableaux et des scènes inspirés par la littérature, la mythologie, la religion/les croyances, les vécus historiques, les traditions et les usages. Ils codifient ces éléments communicatifs pour faire de la langue un véritable instrument de communication. En fonction de divers facteurs, les individus et les groupes sociaux créent alors des formules culturelles diverses et participent au dynamisme de la construction des langues. Ainsi, les langues se codifient essentiellement au contact de la culture d'un groupe social déterminé. Ce mécanisme est utilisé pour la culturalisation du signe linguistique à partir de différentes bases culturelles.

3.4.2 Les principales Bases de Culturalisation du Signe Linguistique

Les fondements de la culturalisation du signe linguistique sont nombreux et diversifiés. On peut en identifier les plus significatifs.

3.4.2.1 La Culturalisation du Signe Linguistique à Partir de la Littérature

Le transfert culturel à travers un signe linguistique peut s'opérer à partir de la littérature (orale ou écrite) qui, selon Kesteloot (2012), est avant tout une manifestation culturelle. En d'autres termes, un aspect du sujet, de l'histoire racontée ou de l'expérience narrée dans une œuvre littéraire peut servir de base à des groupes pour élaborer, par divers procédés, un signe linguistique.

Exemple 1: harpagon.

Signification: homme avare et cupide.

Origine: ce personnage de Molière dans L'Avare est devenu l'archétype de l'homme avide et extrêmement avare.

Exemple 2: tò dé to nukon na Alàcε.

Signification: il y a mieux ailleurs que ce dont on vante « exagérément » les mérites, les exploits, les talents, la valeur ou l'immensité.

Origine: en référence à la réplique cinglante, par chanson, du chanteur traditionnel gùn Dosu Lètriki à son aîné et maître Yedenu Ajahwi qui, à travers ses compositions musicales, tend à considérer Alàce Hwɛzùnmɛ , son village natal, comme le centre du monde et les artistes chanteurs qui en sont originaires, lui-même en premier, comme la crème de la crème.

3.4.2.2 La Culturalisation du Signe Linguistique à Partir de la Religion/Des Croyances

Les faits, les enseignements et les idées reçues issus des croyances ou des religions peuvent jouer un rôle dans le processus de transfert culturel par signes linguistiques. En d'autres termes, ces éléments peuvent servir de base à des groupes sociaux pour créer des signes linguistiques.

Exemple 1: être né sous une bonne étoile (ou mauvaise étoile).

Signification: avoir (ou ne pas avoir) de la chance, du succès.

Origine: cette expression fait référence à l'astrologie, une science ancestrale qui postule que les astres influencent nos vies. Ainsi, être né sous une bonne (ou mauvaise) étoile signifie avoir (ou non) de la chance.

Exemple 2: vendre son âme au diable.

Signification: compromettre son salut par une action impardonnable.

Origine: cette expression provient d'une croyance populaire du Moyen Âge selon laquelle certains pouvaient échanger leur âme avec le diable contre des biens matériels.

3.4.2.3 La Culturalisation du Signe Linguistique à Partir de la Mythologie

Les récits fabuleux des dieux, des demi-dieux et des héros de divers peuples, civilisations ou régions, ainsi que les idées et valeurs imaginaires qu'un groupe humain projette sur un phénomène de société, peuvent fournir des métaphores et des symboles pour exprimer des traits de caractère, des comportements spécifiques ou évoquer différentes images.

Exemple 1: traquer la Bête du Gévaudan.

Signification: poursuivre quelque chose ou quelqu'un avec une détermination intense, souvent dans un contexte de chasse ou de recherche obstinée.

Origine: la « Bête du Gévaudan » fait référence à une créature mystérieuse qui a terrorisé la région du Gévaudan (aujourd'hui la Lozère et la Haute-Loire) en France entre 1764 et 1767. Le roi Louis XV a envoyé des chasseurs professionnels pour traquer la Bête. En septembre 1765, François Antoine, porte-arquebuse du roi, a tué un grand loup identifié comme la Bête. Cependant, les attaques ont repris peu de temps après. Finalement, en juin 1767, un paysan nommé Jean Chastel a abattu un autre loup, mettant fin aux attaques. Les récits sur la « Bête du Gévaudan » varient, mais elle est souvent décrite comme un loup gigantesque ou un hybride entre un loup et un chien.

Exemple 2: affronter la Tarasque.

Signification: faire face à un grand danger ou à une situation très difficile, souvent avec courage et détermination.

Origine: Le nom « Tarasque » provient du provençal "tarasco", auquel, selon la légende, la ville de Tarascon en Provence doit son nom. La Tarasque est un monstre légendaire du folklore provençal, souvent représenté comme un hybride avec des caractéristiques de plusieurs animaux. Elle vivait dans les marécages près de Tarascon, terrorisant les habitants et détruisant tout sur son passage. Elle est célèbre pour avoir été apprivoisée par Sainte Marthe, selon la légende locale.

3.4.2.4 La Culturalisation du Signe Linguistique à Partir du Monde Végétal

La culturalisation du signe linguistique peut émerger des représentations développées par les communautés dans leur interaction avec le monde végétal.

Exemple 1: pomme de lait.

Signification: la caïmite.

Origine: la désignation « pomme de lait » provient du fait qu'une pulpe laiteuse (latex) s'écoule de ce fruit ressemblant à une pomme lorsqu'on le coupe.

Exemple 2: àkú-masà (oignon du printemps).

Signification: oignon de sécheresse.

Origine: cette désignation provient du fait que, pour les Gùnnù et autres parentés aja-tado, ce type d'oignon n'apparait qu'en saison sèche.

3.4.2.5 La Culturalisation du Signe Linguistique à Partir du Monde Animal

La culturalisation du signe linguistique peut émerger des représentations développées par les communautés dans leur interaction avec le monde animal.

Exemple 1: avoir du plomb dans l'aile.

Signification: être atteint dans sa santé, sa fortune ou sa considération.

Origine: cette expression fait référence à la situation critique (perte de force, mauvais fonctionnement) causée par l'impact d'une cartouche d'arme sur l'aile d'un oiseau.

Exemple 2: xɔmɛsi (gecko).

Signification: maitresse de chambre .

Origine: les geckos se nourrissent d'insectes nuisibles que l'on rencontre dans les maisons. On les aperçoit souvent la nuit, aux aguets, grimpant, rampant ou marchant le long des luminaires et des plafonds en quête de ces insectes nuisibles pour les humains (moustiques, fourmis ailées, mouches, cafards). En faisant cela, les geckos protègent notre santé et celle de nos proches, tout en nous évitant l'utilisation de produits chimiques et de pesticides nocifs pour l'environnement. Ils agissent comme une maîtresse de maison, généralement aux aguets, qui protégerait son espace conjugal de tout ce qui pourrait être préjudiciable à sa famille. C'est pourquoi les Gùnnù ont donné à ces alliés, excellents régulateurs naturels de nuisibles, généralement collés aux murs des chambres, le nom de xòmesi, maîtresse de chambre.

3.4.2.6 La Culturalisation du Signe Linguistique à Partir des Phénomènes Naturels

Les groupes sociaux peuvent interpréter des phénomènes naturels, qu'ils soient universels ou spécifiques à leur environnement, à travers un prisme culturel afin de créer des signes linguistiques.

Exemple 1: hwezé .

Signification: l'Orient, l'est.

Origine: l'identification de cet endroit comme étant le point de l'horizon où le soleil se lève lui a valu le nom de hwezé par les Gùnnù.

Exemple 2: se coucher avec les poules.

Signification: aller dormir très tôt.

Origine: les poules ont la réputation de se coucher tôt. En réalité, elles se couchent avec le soleil: tôt en hiver et plus tard en été.

3.4.2.7 La Culturalisation du Signe Linguistique à Partir des Faits Passés/des Vécus Historiques

Les signes linguistiques peuvent également être élaborés à partir des expériences de vie, des faits et des événements réels survenus à différentes périodes de l'évolution d'un groupe social.

Exemple 1: zinsutakwε.

Signification: 1- impôt de Zinsou.

2- répression excessive et épouvantable évoquant les actes redoutables liés au recouvrement de l'impôt établi par Émile Derlin Zinsou.

Origine: Émile Derlin Zinsou, ancien président du Dahomey (actuel Bénin), avait pour vision, à son avènement au pouvoir, de développer son pays en comptant sur les ressources internes plutôt que sur l'aide étrangère. Le Bénin ne disposant pas de ressources minières significatives, il fallait compter sur un budget essentiellement fiscal, « nos propres forces », comme le dirait par la suite le régime révolutionnaire de Kérékou. Ainsi, les impôts ont augmenté et, malgré la noblesse de la vision, sont devenus insupportables pour une population au pouvoir d'achat déjà très limité. Dans ces conditions, leur recouvrement faisait souvent l'objet d'une répression excessive et épouvantable . Cette répression était si terrible que l'expression « é ná myán wè xú zinsútakwε » a pris le sens d'intimidation , de menace d'actes redoutables rappelant la répression excessive liée au non-paiement de l'impôt établi par Émile Derlin Zinsou.

Exemple 2: boire comme un templier.

Signification: être un grand buveur.

Origine: cette expression provient de la mauvaise réputation faite aux templiers sous Philippe le Bel. Cherchant à les évincer et à affaiblir leur pouvoir, il les accusa de corruption et de nombreux vices, dont celui d'être des ivrognes. L'expression est restée.

3.4.2.8 La Culturalisation du Signe Linguistique à Partir des Traditions/Habitudes

Les groupes sociaux créent également des signes linguistiques en se référant à leurs manières habituelles d'agir ou de penser, leurs coutumes, leurs mœurs, ainsi qu'aux capacités ou habitudes qu'ils ont acquises en tant que membres d'une société ou d'un groupe social.

Exemple 1: mettre en quarantaine.

Signification: isoler quelqu'un ou quelque chose de force, le tenir à l'écart pendant une période donnée.

Origine: à l'origine, la quarantaine désignait une période d'isolement de quarante jours imposés aux personnes ou marchandises provenant de pays touchés par des épidémies. Aujourd'hui, ce terme s'est élargi pour désigner tout isolement forcé, sans notion de durée précise.

Exemple 2: se regarder en chiens de faïence.

Signification: se regarder avec hostilité, méfiance ou animosité.

Origine: cette expression fait référence aux statuettes de chiens en faïence, souvent placées face à face sur les cheminées. Ces chiens semblaient se fixer avec un regard sévère, comme s'ils étaient en conflit.

3.4.2.9 La Culturalisation du Signe Linguistique à Partir des Connaissances/Savoirs

Les signes linguistiques se forment également à partir des connaissances acquises par l'étude, l'observation, l'apprentissage et/ou l'expérience. Ces connaissances, développées par un groupe social, peuvent concerner la nature et l'univers, un art, une discipline, une science, une profession ou tout autre domaine.

Exemple 1: perdre la tête.

Signification: devenir fou.

Origine: La tête est considérée comme le centre de l'intelligence chez l'homme. Avoir la tête bien en place sur les épaules symbolise l'équilibre de l'esprit. À l'inverse, « perdre la tête » signifie perdre toute notion de réalité.

Exemple 2: àgbon (résistant, endurant, courageux).

Signification: personne ferme et énergique face aux situations, de danger, de souffrance ou de difficultés notamment.

Origine: le terme « àgbɔnɔ » dérive de « àgbɔ » (souffle) qui symbolise des vertus telles que la résistance, l'endurance et le courage dans le milieu traditionnel fɔn et autres parentés àjàtádó. Le résistant, l'endurant, le courageux est ainsi assimilé à un « détenteur de souffle ».

3.4.2.10 La Culturalisation du Signe Linguistique à Partir des Conceptions/Visions

Le signe linguistique peut également être créé à partir de la manière dont un groupe social perçoit, par l'œil ou par l'esprit, une réalité concrète ou abstraite. En d'autres termes, sa représentation globale ou particulière des objets ou des choses peut servir de base à la création d'un signe linguistique.

Exemple 1: faire des yeux de merlan frit.

Signification: avoir un regard ridicule, criant de niaiserie.

Origine: lorsque vous faites frie un poisson, ses yeux deviennent globuleux et luisants. Dès le XVIII siècle, on comparait ce regard de « carpe frite » à celui des amoureux transis devant leur belle. Avec l'évolution de la langue et peut-être des goûts culinaires, c'est le merlan qui a été mis à l'honneur, tel qu'attesté par Larousse à la fin du XIX siècle.

Exemple 2: .

Signification: oiseau qui peuple la savane africaine et se perche sur les grands herbivores tels que les bœufs, les buffles, les antilopes, les girafes, les hippopotames, les phacochères et les rhinocéros.

Origine: les oiseaux appelés « nyisé » prélèvent des lambeaux de peau, des insectes et autres parasites sur la peau des bœufs pour se nourrir. Ils soulagent les animaux en les nettoyant. Les bœufs bénéficient non seulement de l'élimination de leurs parasites, mais aussi d'un avertissement en cas de danger: en effet, le pique-bœuf pousse des cris stridents à l'approche d'un prédateur. Ainsi, pour les Gùnnu et autres parentés àjàtádó, il apparaît comme « l'ange protecteur du bœuf », d'où le nom « nyisé » qui lui est donné.

3.4.2.11 La Culturalisation du Signe Linguistique à Partir des Pratiques/Usages

Les signes linguistiques peuvent aussi être construits à partir de l'expérience acquise lors de la mise en œuvre ou par l'exercice répété d'une activité, d'une profession, d'un rituel, d'une dévotion, d'un art, d'une technique, etc.

Exemple 1: chercher une aiguille dans une botte de foin.

Signification: chercher quelque chose de quasi introuvable, tenter une chose extrêmement difficile.

Origine: cette expression est facilement compréhensible: quiconque tente de retrouver une aiguille de couture tombée dans une botte de foin a très peu de chances de la retrouver.

Exemple 2: gbεen kàn yoyó dó kàn xóxó nu .

Signification: tisser la nouvelle corde au bout de l'ancienne.

Origine: l'expression métaphorique « tisser la nouvelle corde au bout de l'ancienne » trouve son origine dans une pratique courante autour des puits en milieu gùn et autres parentés àjàtádó. Lorsqu'une corde servant à tirer l'eau du puits se casse, la nouvelle corde est généralement nouée ou tissée au bout de la partie restante de l'ancienne, souvent suspendue au support transversal de la margelle. D'où l'expression « gbèen kàn yoyó dó kàn xóxó nu ». Elle s'est élargie au sens figuré pour signifier « se servir des choses anciennes comme fondation ou sous-bassement pour mettre en place les nouvelles ».

Comme on peut le noter à travers les exemples utilisés, les différentes bases du processus de culturalisation du signe linguistique peuvent se mêler, car, comme le reconnaît si bien Bastide , tout est interconnecté dans une culture. Les différents éléments intervenant dans ce processus, qui relèvent avant tout de la culture, n'échappent pas à ce principe général.

IV. DISCUSSION

Les résultats de cette recherche montrent une relation significative entre la langue et la culture. Les mythes, les traditions et les valeurs, encapsulés dans les signes linguistiques, sont transmis de génération en génération à travers la langue, faisant de la culturalisation des signes linguistiques le fondement du transfert culturel par la langue. Cela signifie que cette culturalisation est le caractère du signe linguistique qui prédispose la langue à transmettre la culture. Ainsi, les résultats confirment que l'objectif de la recherche est atteint et soutiennent l'idée que la langue est le véhicule de la culture. Cependant, ces résultats semblent contredire certains postulats. Selon Porcher (1995), toute langue véhicule une culture et est le principal vecteur culturel d'une société. Or, en décrivant le processus de construction des langues au contact des cultures, les résultats de l'étude montrent que chaque langue est un système de signes linguistiques principalement, mais pas exclusivement, construit à partir des éléments culturels d'une société ou d'un groupe social spécifique. Cette réalité révèle que la culturalisation des signes linguistiques présente des particularités. Ces particularités, qui seront abordées dans des publications futures, permettront de mieux comprendre l'importance de l'analyse de la relation entre langue et culture sous un prisme multiculturel.

V. CONCLUSION

À partir d'une approche qualitative, cette étude menée auprès de 35 personnes-ressources a permis de mieux comprendre que les langues dépendent des relations qu'elles entretiennent avec les cultures. Chaque langue se présente comme un système de signes linguistiques, simples et complexes, construits principalement à partir des éléments constitutifs de la culture d'un groupe socio-ethnique donné. La culturalisation apparaît donc comme le caractère du signe linguistique qui prédispose la langue à diffuser la culture. Une description globale du mécanisme a présenté les trois dimensions interdépendantes de ce trait et les onze bases, représentatives du déroulement du processus, en les analysant.

Ces apports de l'étude débouchent sur deux recommandations clés.

RECOMMANDATION

La linguistique, en particulier la linguistique anthropologique, pourrait, grâce à la notion de culturalisation du signe linguistique, aider l'anthropologie, la sociologie et d'autres sciences connexes à approfondir leurs recherches et réflexions sur les processus de transferts culturels.

Attirer l'attention des chercheurs et des spécialistes sur cette passerelle pourrait être extrêmement bénéfique pour la complémentarité entre les disciplines, ainsi que pour l'interdisciplinarité et l'intersectorialité qui sont de plus en plus recommandées pour enrichir et améliorer la qualité des apprentissages.


  1. av. J.-C.) expose les deux thèses opposées en présence sur la nature des mots. C'est au niveau de ces thèses que se situe l'essentiel de l'enjeu d'un débat qui a longtemps animé la réflexion sur le signe linguistique. Et depuis, les analyses sur la nature du signe linguistique n'ont pas cessé et ont abouti à différentes conceptions. (p.3)

Conflict of Interest

The authors declare no conflict of interest.

Ethical Approval

Not applicable

Data Availability

The datasets used in this study are openly available at [repository link] and the source code is available on GitHub at [GitHub link].

Funding

This work did not receive any external funding.

References

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  • LCC Code: P120.C8
  • Version of record

    v1.0

  • Issue date

    15 April 2025

  • Language

    fr

Research scientists analyzing DNA structures in a digital environment.
Open Access
Research Article
CC-BY-NC 4.0
LJRHSS Volume 25 LJRHSS Volume 25 Issue 6, Pg. 39-60
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